Il reste quatre secondes. Dans le caverneux United Center, antre des
Chicago Bulls, les 18 000 personnes venues assister à l'un des derniers
matches de présaison contre les Memphis Grizzlies sont suspendues à
cette main qui va décider de l'issue de la partie. Les Bulls mènent
85-84 et ont deux lancers francs. Le Veveysan Thabo Sefolosha, premier
basketteur suisse à évoluer en NBA et nouveau venu qui intrigue
l'exigeant public de Chicago, a pris le ballon. Il est face au panier…
« Sans Dieu, je ne serais pas là »
Lorsqu'il
était gamin, Thabo rêvait de NBA. Le Vaudois de 22 ans a donné
rendez-vous à ce destin qu'il a fait graver sur ses deux bras l'année
dernière. «Le basketball m'a choisi» proclame en anglais le tatouage
représentant sur l'épaule gauche un ballon de basket avec une couronne.
«Dieu guide mes pas» ajoute l'avant-bras droit. «Sans Dieu, je ne
serais pas là aujourd'hui, explique-t-il la veille du match. Je n'aurai
pas le corps ni la famille que j'ai». Ce croyant a fait le reste et
s'est construit une trajectoire étoilée qui l'a mené de Vevey à Chicago
il y a deux mois.

Thabo Sefolosha écoute les conseils de Jim Boylan - © Jarin Blaschke
«Prononcez TA-bow sef-o-LOSH-a». Le programme
de la saison des Bulls se charge des présentations phonétiques. Dans
une ville où Michael Jordan, star du basket dans les années nonante, a
sa statue, Thabo doit littéralement se faire un nom. Pas de quoi
effrayer un jeune homme qui semble avoir déjà digéré son saut en NBA:
«Cette première saison sera pour moi un apprentissage, glisse-t-il de
sa voix calme. Il y a beaucoup de très bons joueurs dans l'équipe et ça
va me faciliter la tâche».
Sur le terrain, même si le staff
technique dit qu'il a encore beaucoup à apprendre (lire ci-dessous),
Thabo fait l'unanimité. «Il est très talentueux. Mais surtout il écoute
les conseils», dit de lui Malik Allen, cinq saisons au plus haut
niveau. «Thabo sera un excellent joueur de NBA. Il a déjà pris ses
marques et travaille énormément». Compliment de PJ Brown, vétéran des
Bulls avec ses 13 saisons de NBA.
«Thabo a cette capacité de
rester serein». Bertille Masson, la petite amie de Thabo, l'a
accompagné à Chicago. Licenciée de sciences politiques, la jeune femme
de 21 ans veut poursuivre ses études aux Etats-Unis. Elle parle de
«solidarité» avec Thabo, de chocs des cultures mais de ce plaisir
partagé d'être là. Thabo se dit encore «en période d'adaptation» dans
cette ville de Chicago dont il aime la population métissée.
Une maison dans 15 jours
Le
Veveysan qui maîtrise parfaitement l'anglais, parle d'une «vie plus
solitaire qu'en Europe». Bertille corrobore: «En France ou en Italie,
l'équipe se retrouvait après le match. Ici, tout le monde rentre chez
soi.». Le couple commence néanmoins à avoir un cercle d'amis, dont fait
partie Luol Deng, joueur d'origine soudanaise arrivé aux Bulls en 2004.
Le
quotidien de Thabo et Bertille a pour décor Deerfield, banlieue typique
américaine avec ses pavillons, ses centres commerciaux tentaculaires et
ses cinémas multiplexes. Après deux longs mois à l'hôtel à côté du
centre d'entraînement des Bulls, le couple va pouvoir emménager chez
lui d'ici une quinzaine de jours. A Deerfield, la vie ne s'envisage pas
sans voiture et Thabo a passé son permis il y a un mois.
Sefolosha
se réjouit de rencontrer les Los Angeles Lakers et leur superstar Kobe
Bryant. Ce sera le 19 novembre. Mais d'ici là, la route est encore
longue. Avant de pouvoir viser une place dans le «cinq de base» des
Bulls cette saison, le porteur du numéro 2 doit déjà se battre pour
faire partie du cadre qui entamera le championnat demain soir, mardi, à
Miami face aux Heat, champions en titre. Contre Memphis, le Vaudois a
passé 20 minutes sur le terrain. Avant ses deux lancers francs, il
marqué quatre points, perdu quatre ballons mais a aussi été l'auteur de
l'action du match avec une passe dans le dos pour son coéquipier Tyrus
Thomas.
Un homme heureux
… Le geste est fluide. Le
ballon termine dans le panier. 87-84 pour Chicago, score final. Thabo a
marqué ses deux lancers francs et des points pour Miami comme le
confirmera à l'issue du match Scott Skiles, son entraîneur. A sa sortie
des vestiaires, Sefolosha est heureux. Une question encore: son rêve de
gosse ressemblait-il à ça? «Oui, glisse-t-il en souriant. Peut-être que
dans mon rêve, je marquais un peu plus. Mais je suis sûr qu'il y aura
encore plein de bonnes choses».
Jean-Cosme Delaloye
Leur chemin avait failli se croiser une première fois il y a 22 ans. «Thabo
est né le 2 mai 1984 à Vevey et ma fille dix jours plus tard dans le même
hôpital.» A l'époque, Jim Boylan était entraîneur de Vevey Basket. Aujourd'hui
coach adjoint des Chicago Bulls, Boylan a accueilli cette saison Thabo Sefolosha
au sein de son équipe. «Quand j'ai demandé à Thabo d'où il venait et qu'il m'a
répondu «Vevey», j'ai été très surpris. Je n'aurais jamais pensé voir un jour un
joueur de Vevey en NBA.»
Jim Boylan raconte cette soirée passée il y a
quelques semaines avec Thabo et son frère, au cours de laquelle il leur a montré
des photos des Galeries du Rivage bondées dans les années 80. «J'ai des
souvenirs magnifiques de cette époque, poursuit Boylan. Et j'y pense encore
souvent.»
L'entraîneur adjoint apprécie Sefolosha: «Thabo a un talent
naturel qui va beaucoup l'aider en NBA. Il est très athlétique et a une volonté
d'acier. Même s'il a côtoyé le haut niveau très jeune en France et en Italie, ce
passage en NBA reste un grand saut pour lui.» Boylan parle du processus
d'apprentissage pour s'adapter au championnat américain: «Il faut environ une
année pour s'y sentir bien. Thabo a beaucoup de choses à apprendre. Il doit
s'habituer à habiter aux Etats-Unis et jouer quatre matches en cinq jours. De
notre côté, nous allons faire en sorte de l'introduire progressivement à ce
niveau.»
L'ancien coach de Vevey se dit toutefois impressionné par la
maturité de la nouvelle recrue des Bulls. «Il garde la tête sur les épaules.
C'est très important car parfois les jeunes joueurs qui arrivent en NBA se font
happer par l'argent.» (jcde)
© 24 Heures - 30 Oct 2006. Tous droits réservés.